ESPAGNE ILLUMINEE

Essai photographique sur une Espagne mystique.

Depuis la nuit des temps, les traditions religieuses et les représentations pieuses souvent héritées des rites païens foisonnent dans ce pays. C’est une Espagne en plein dans ses racines, où le sauvage côtoie la poésie, où les satyres croisent des Vierges idolâtrées, où l’esthétique kitsch s’empare des bondieuseries.

Pour la Semaine sainte le pays entier est en extase, alors qu’à Séville l’opulente andalouse défilent la Macarena et l’Esperanza de Triana, toutes deux en larmes, parfumées à l’encens au caramel et à la fleur d’oranger, entourées de milliers de nazaréens et de centurions romains, à Bercianos de Aliste, à quelques centaines de kilomètres de là, tout près de la frontière portugaise, les habitants et la confrérie du Santo Cristo de la Cruz vont descendre le Christ de sa croix et le monter en cortège par la petite route qui mène au calvaire tout en haut du village, au son des crécelles, sous la pluie. Derrière, les vieilles femmes du village, depuis le XVI siècle, toutes de noir vêtues comme dans une “Pintura negra” de Francisco Goya, elles récitent le “miserere” en latin. D’une austère beauté.

En Janvier, pour la Saint Antoine, à San Bartolomé de Pinarès, pas très loin de Madrid, des bûchers immenses sont dressés dans les rues. Des centaines de chevaux et leurs cavaliers vont se jeter dans les flammes qui dépassent le toit des habitations, les animaux sont ainsi purifiés pour le restant de l’année.

En Galice, les rescapés d’une mort annoncée comme quasi certaine sont trimballés dans des cercueils ouverts tenus à bout de bras par la famille autour de l’église et de la fête foraine.

« Vierge de Santa Marta, étoile du Nord, nous vous apportons ceux qui ont vu la mort ».

Plusieurs personnes font pénitence en suivant à genoux la procession, dans le bruit des manèges et l’odeur des poulpes grillés. C’est à As Nièves, province de Pontevedra.

En plein hiver et sous un déluge d’eau, au fin fond de la Mancha, à Almonacid de Marquesado, une centaine de « diables », en pyjamas à fleurs avec des mitres d’évêques rouges sur la tête, courent et sautent dans l’église pour fêter San Blas le Saint qui soigne les maux de gorge.

Beaucoup plus loin en Andalousie pour la Pentecôte, une hystérie collective va frapper des milliers d’admirateurs autour d’une Vierge, la « Blanca Paloma », La « Vierge de la Rosée » qui est ici à l’abri dans son sanctuaire, son « ermita »  là, au milieu des marais du Guadalquivir ;  ils se la disputent au point de se battre violemment pour avoir le privilège de la porter, de la toucher, et cela pendant toute une nuit dans les rues de ce petit village, elle ne retrouvera sa quiétude qu’à l’aube.

Depuis le XVIII siècle à Sabucédo, en Galice, les chevaux vivant en liberté dans les montagnes environnantes sont capturés après une battue. Des « lutteurs » à mains nues vont les immobiliser pour leur couper les crins, les soigner… et les relâcher.

Tout cela pour remercier San Lorenzo, le Saint du village qui sauva deux vieilles femmes de la peste au XVIII siècle et reçut en échange un étalon et une jument.

Laza (Galice) est l’un des carnavals les plus anciens d’Europe. On ne connait pas très bien les origines de cette fête… les ethnographes parlent de masques, de calendes grecques, des saturnales, du Dieu Bacchus, des Celtes bien sûr, mais aussi des Romains et des Lupercales et du fameux Faunus, Dieu des troupeaux qui défendait les paysans contre les loups….

Momotxorros à Alsasua ou Trangas à Bielsa, cucurrumachos de Navalosa dans la sierra de Gredos, mi-hommes mi-bêtes, les satyres poursuivent les nymphes, on pense à Bouguereau et à Picasso…. Cornes de béliers, crinières de chevaux, les minotaures descendent des montagnes à la poursuite des jeunes filles du village.

« De qui est-il le Dieu ? Des bergers, des troupeaux, de la fécondité, et pour qu’elle soit assurée Pan doit pouvoir baiser à peu près tout le temps ; alors il traque les filles, les nymphes, les bergers, les chèvres, et quand il est seul il ne peut pas s’arrêter. Ce petit bouc divin n’est pas présentable ! ». (Nous serons comme des Dieux, France Culture, Catherine Clément.)

Castrillo de Murcia, province de Burgos : Le diable habillé de rouge et de jaune saute par-dessus les bébés du village couchés sur des matelas dans les rues, les enfants nés dans l’année sont ainsi purifiés.

Le pape Benoit XVI avait appelé les habitants à renoncer à cette tradition qui date de 1620, mais sans succè

Le Vatican est très souvent intervenu à propos de ces traditions considérant qu’elles n’étaient pas toujours « conformes » avec la religion d’aujourd’hui.

Le 16 Mai 1920, le toréro Josélito est tué par le Toro « Bailador » à Talavera de la Reina, et lors de ses obsèques à Séville il est transporté devant la basilique de la Macarena ou celle-ci l’attend tout habillée de noir… le Vatican le reprocha longtemps à la confrérie de la Esperanza Macarena en arguant que la Vierge ne pouvait pas être en deuil d’un toréro, fût-il le plus grand de tous les temps.

« Ils ont été anarchistes, bouffeurs de curés et démolisseurs d’églises, et voilà qu’aujourd’hui ils se pâment, dansent, festoient au cours de pèlerinages délirants » Écrivent Jacques Durand et Jacques Maigne dans leur livre « Guadalquivir » édité chez Seghers.